Écrire sur / écrire entre

rabelais thelème » Ils étaient tant noblement instruits qu’il n’y avait parmi eux personne qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments harmonieux, parler cinq à six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu’en prose. »

Ainsi François Rabelais, en 1534, rêvait-il d’une éducation idéale dans son utopie de l’abbaye de Thélème.  C’est que l’humanisme valorise une relation directe, active et créative, au texte et à la langue. Et ce, contre la culture du commentaire propre à la scolastique médiévale, contre un modèle éducatif qui préfère à l’esprit d’invention de « continues et sublimes récapitulations » (Umberto Eco, Le Nom de la Rose).

Ainsi faut-il encore rêver l’École de 2016 ? C’est que l’humanisme numérique ouvre des possibilités nouvelles pour prendre au mot les théories de la réception qui depuis les années 1970 considèrent le lecteur comme le co-auteur du texte lu, « œuvre ouverte » pour reprendre encore les mots d’Umberto Eco. Et ce, contre la culture du commentaire propre à l’enseignement des lettres, qui fait de l’enseignant un expert en interprétation, qui invite l’élève à l’imitation (le « commentaire » à l’écrit du « bac de français »), voire au psittacisme (la « lecture analytique » à l’oral).

Et si, avec le numérique, le texte cessait précisément d’être clos sur lui-même ? Et si le lecteur pouvait à sa guise s’y immiscer ? Et s’il était invité désormais, non plus à écrire sur, mais à écrire entre ?

1-Ecrire entre les textes

Les lycéens d’i-voix goutent volontiers aux plaisirs de l’intertextualité. Pour apprécier la singularité d’une oeuvre, pour l’éclairer de ses ressemblances et de ses dissemblances, ils mettent en relation texte et autre texte, texte et image, texte et vidéo, texte et page internet …

Valentine Cedric Le Penven(Cédric Le Penven – Francis Bacon par Valentine)

Dès lors, souvent, c’est le texte de l’élève lui-même qui se fait écho, qui entre en correspondance. Et le texte de l’auteur se donne d’emblée comme une relation : il est apprécié avant tout pour son pouvoir de vibration chez le lecteur.

Mathilde lettre Giovannoni

« Cher entre le sol,

je t’ai lu relu et encore et encore. Il me semble que tu parles d’amour ou de solitude je ne sais pas trop. J’essaie de voyager entre tes mots mais je ne trouve pas de signification exacte. Mon mot préféré que tu dis est « espace » : tu dis qu’on ne peut pas le toucher. Moi je pense qu’on le peut si on veut si on arrive seulement à le ressentir. Que veux- tu dire quand tu dis qu’il faut « toujours traduire la pesanteur » ? Est-ce une manière savante de dire qu’il faut parfois ne pas entendre les mots trop lourds? 

Ecris-moi vite de tes mots savants une réponse aérienne. 

Je te lirai encore.

Signé : une étoile en reflexion »

(Mathilde – Lettre à un poème de Jean-Louis Giovannoni)

2- Écrire de l’intérieur du texte

De nombreuses manipulations textuelles sont facilitées par la machine. Insérer, déplacer, remplacer, couper, copier, coller, transformer… : autant de nouveaux gestes qui permettent à l’élève de s’approprier un texte, un style, un phrasé, pour enrichir ses compétences d’écriture et sa vision du monde. On trouvera sur le blog i-voix de nombreux exemples d’articles par lesquels l’élève habite autrement, et créativement, l’œuvre lue : dilatations, contractions, centons, transformations, fulgurations, substitutions …

Guillaume Contraction Cambau(Contraction – Laure Cambau par Guillaume)

Valentine Dilatation(Dilatation – Jean-Louis-Giovannoni par Valentine)

 

Et en guise de récompense, la voix de l’auteur et la voix de l’élève qui s’entrecroisent dans un nouvel arbre de la connaissance :

Garance Labyrinthe Giovannoni« J’ai décidé de faire un labyrinthe poétique car je trouve que c’est une bonne idée de mélanger des extraits de poèmes Issue de retour de Jean-Louis Giovannoni ainsi que des créations personnelles. « 

(Jean-Louis Giovannoni, par Garance)

Et, bonheur suprême, l’élève qui s’autorise : qui s’accorde la dignité d’auteur …

« On pouvait le voir marcher à travers les histoires, l’enfant de coton. On pouvait l’entendre chanter le soir, l’enfant de l’amour. On pouvait le croiser à l’ombre d’un mur, l’enfant qui tenait en laisse un petit nuage. On pouvait cueillir son rire, l’enfant cajoleur. On pouvait le sentir survoler les chairs, l’enfant de poussière.

   Toujours en pyjama car il était un peu fainéant, il n’aimait pas se presser et préférait rêver de ce qu’il y a derrière le mur. Ce mur si grand. Si haut. Si beau. Si majestueux qu’il était sans cesse gardé et qu’on ne pouvait s’en approcher. Mais quel secret pouvait-il garder ? L’enfant se demandait, ses yeux-fenêtres rivés sur la limite entre la pierre et le ciel. Un petit horizon immobile. Dissimulant tout des oiseaux du possible.

(…)

Et il s’inventait et découvrait cette nouvelle vie. Une vie différente dans laquelle il était le berger des nuages. Il s’allongeait alors sous la poussière et rêvait de voir plus haut, pus haut que les flammes et, ainsi, d’être aussi libre que les nuages moutonneux.

(…)

Un nuage. Qui s’est envolé. L’enfant de coton, l’enfant qui tenait en laisse un petit nuage, l’enfant cajoleur, l’enfant de poussière réalise son rêve, libre comme l’air, enfin de poussière, l’enfant s’élève au-dessus d’Auschwitz. A son tour, il vole et danse et valse et virevolte au-dessus des âmes trop lourdes encore pour partir avec lui. Il passe et contemple l’horreur des feux d’Auschwitz. Il s’en va et laisse sans regret un monde de supplice, de suppliciés. L’enfant voyage maintenant avec la fumée noire et il s’élève au-dessus du mur, plus haut que les flammes et au-delà des rêves de nuages.

Il est libre, l’enfant d’Auschwitz. »

(Extraits d’un récit de Kathleen inspiré de vers de Louise Dupré)

En guise de conclusion-hypothèse :

Le rêve de Rabelais serait-il plus que réalisé ? Si le livre a diffusé la lecture, le numérique ne serait-il pas en train de libérer l’écriture ?  pour aider l’élève, enfin, à mieux construire sa relation au monde ?

 

 

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