Il y aura une fois l’humanisme numérique !

Il y aura une fois l’humanisme numérique ? se demandait-on dans un article publié sur ce blog en mars 2016, comme pour se lancer un défi.

Depuis lors, les réalisations des lycéens d’i-voix tendent à démontrer que oui « l’imaginaire est ce qui tend à devenir réel » (André Breton), en particulier celui des élèves, pour peu que le numérique libère leur créativité…

Quelques exemples en guise d’illustration…

Cartographie poétique

Cartogrhie poétique

Les nombreuses créations partagées en ligne par les lycéens d’i-voix ont rendu désirable et possible un voyage en Italie chez les partenaires de l’échange : les élèves se sont sentis invités et autorisés à traverser les écrans et les livres, les frontières et les langues.

Le voyage lui-même s’est métamorphosé en parcours poétique : les élèves se sont inspirés du « il y aura une fois » d’André Breton (Le Revolver à cheveux blancs, Préface) et des collages de Mathilde Roux pour  fixer, par leurs smartphones et la cartographie numérique, leurs fragments de mémoire et d’imaginaire.

Brest, Lyon, les Alpes, Livorno, Pise, Lucques, Florence, San Gimignano, Certaldo Alto, Sienne … : sur la carte, ce sont autant de points (de « punctum » ?), géolocalisés avec précision, d’un itinéraire à travers les lieux qui se donne à lire comme un kaléidoscope de souvenirs, de « choses vues », mais transmuées par l’alchimie du verbe poétique en sensations rêvées, en choses à voir.

Ce qui se fortifie ainsi, par le travail de la langue et de la géolocalisation, c’est aussi un certain rapport à la littérature et au monde : la croyance que chacun a le pouvoir de les habiter et de les réenchanter. Ecrire « Il y aura une fois », tel que le conçoit André Breton et tel que le met en œuvre cette activité de cartographie poétique, c’est dépasser la nostalgie qu’implique le récit de voyage pour faire du merveilleux un projet existentiel. C’est, comme dans un conte de fées, formuler un souhait : que chacun garde de l’aventure pédagogique l’essentiel, à savoir la capacité à inventer sa vie et à conquérir le monde.

  A cette invitation implicite, voilà, comme en écho sur la carte, la réponse d’Ewena :

« Il y aura une fois la rade de Brest, des aventuriers, une classe de futurs écrivains. »

 

Pour explorer les productions des élèves :

 

Vidéotirades

solen lionValentine mercure

Les lycéens d’i-voix ont étudié le drame Lorenzaccio d’Alfred de Musset dont l’action se situe à Florence en 1537.  Ils l’ont fait revivre en ligne par des productions créatives et personnelles. S’inspirant d’une anecdote historique (Lorenzo de Médicis avait décapité les statues de l’arc de Constantin à Rome), chacun a aussi écrit sur le blog un article singulier  pour relier le personnage de la pièce et une sculpture de la Renaissance vue à Florence.

Étapes de travail : lecture de la pièce ; choix d’une sculpture avant le voyage à partir de photographies en ligne ; analyse d’extraits de la pièce pour faire émerger la « parlure » du personnage, ses failles, ses rêves, ses valeurs ; prise de photos et de notes via smartphones à Florence ; recherches documentaires en ligne sur la sculpture choisie ; mise en évidence de ses liens apparents avec l’art de la Renaissance ; écriture d’une tirade que le héros adresse à la statue pour lui signifier s’il va ou non la décapiter ; enregistrement audio de cette tirade ; montage audiovisuel sur tablettes numériques via l’application iMovie ; publication sur le blog de l’article avec ses différentes strates, y compris la géolocalisation exacte de la statue.

Les productions sont souvent riches et belles. Quelques exemples :

David de Verrocchio : Vidéotirade par Kathleen

Le Lion de Flaminio Vacca : Vidéotirade par Solen

Persée de Cellini : Vidéotirade par Lalou

David de Michel-Ange : Vidéotirade par Laura-Louise

Mercure de Giambologna : Vidéotirade par Valentine

Sur le blog i-voix : la catégorie « Décapitations »

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Que nous apprend une telle activité ?

Assurément que lire, plus que jamais, c’est lier : le travail mené conduit à décloisonner les disciplines et les arts (français / histoire de l’art, littérature / sculpture), à agréger les formes, les supports, les langages (texte, photos, son, vidéo, cartes…), à connecter les approches, les tâches, les gestes d’apprentissage pour exercer multiplement et conjointement son intelligence (lire-voyager-regarder-photographier-rechercher-analyser-écrire-créer-dire-monter-publier).

Assurément aussi que connaître, plus que jamais, c’est naître avec : le travail mené favorise la proximité avec les œuvres abordées, le contact direct, intime même quand il s’agit de s’identifier au personnage en lui inventant de nouveaux mots et en lui prêtant sa voix. En témoignent les selfies réalisés par plusieurs élèves auprès de la sculpture choisie… Au bout de cette immersion, de cette « innutrition » aurait dit l’humaniste Rabelais, une compréhension plus fine, plus sensible, plus juste peut-être, d’œuvres de marbre et de papier que le numérique aura réanimées.

 

Architextualités

A travers le projet i-voix, les lycéens réalisent des articles variés autour des œuvres lues. Ces productions sont contraintes par l’architexte, par le programme informatique du site ou du logiciel utilisé qui régit l’écriture et modélise l’édition. Il y a d’ailleurs à chaque fois une nécessaire appropriation de l’interface pour en saisir les règles particulières et pouvoir créativement jouer avec elles.

En voici quelques exemples significatifs.

JEUX INTERACTIFS

Des élèves utilisent régulièrement le site Learning Apps pour produire des jeux interactifs autour des œuvres parcourues. Par exemple, des phrases poétiques incomplètes : plusieurs propositions sont livrées à l’internaute qui choisit celle qui lui semble la meilleure et peut confronter sa réponse au texte véritable de l’auteur.

Yildiz Jeu ChecchettoYildiz Jeu Checchetto 2

 

 

 

 

 

 

 

Cliquer ici pour participer au jeu de Yildiz dans sa version dynamique et interactive.

Transmutation numérique intéressante : la poésie contemporaine se fait ici ludique et le texte est entièrement livré au « lector in fabula » cher à Umberto Eco. Les choix multiples proposés par l’élève font bel et bien sens : ce sont des choix tout à la fois créatifs et interprétatifs. La poésie elle-même est désignée comme une aventure du langage, malléable, polysémique, à laquelle le lecteur, plus que dans tout autre genre littéraire, est invité à participer.

 

NUAGES DE MOTS

Les élèves aiment aussi rendre compte de leurs lectures par la création de nuages de mots sur les sites Tagxedo, Wordle ou Tagul.

Par exemple, ce relevé de champ lexical par Kathleen dans un recueil entier de Rémi Checchetto :

Kathleen Nuage ChecchettoOu encore, cette analyse de personnage par Lalou autour du roman Magnus de Sylvie Germain :

Lalou Nuage Magnus

Ces nuages de mots ressemblent à des calligrammes numériques : il s’agit de formes-sens, qui donnent à voir et à comprendre. Ainsi le chaos de mots prenant l’apparence d’un ourson met remarquablement en évidence la « crypte » du héros du roman,  hanté par des questions d’identité et de mémoire, happé dans un passage précis par une « procession de vocables » où il cherche lui-même son propre nom, en vain.   Ces nuages montrent combien de nouveaux outils d’écriture permettent d’éclairer les caractéristiques  d’une œuvre, d’un texte ou d’un personnage. Ils témoignent aussi de la dimension particulièrement visuelle de l’écrit dans l’ère numérique. Ce qu’illustre cette réflexion, fort pongienne, de Garance autour du site de Collages de Mathilde Roux :

« Je crois que les poèmes de M. ROUX nous amènent à avoir un autre regard sur les mots et leurs sens. Elle ne nous fait pas seulement lire les mots mais elle nous fait les imaginer dans un environnement. Elle nous influence presque à penser les mots comme ils devraient être et non pas comme ils sont. Cela apporte une touche de beauté à ses poèmes. Finalement on y voit presque plus du sens. » (Source)

 

SITES INTERNET

Parodier le site de voyage Trip Advisor pour explorer les différents lieux d’habitation de l’héroïne d’un roman de Maryse Condé ou juger le paradis à la lumière tout à la fois de David Bowie et d’un recueil de Dominique Sampiero, hacker le site de rencontres Meetic pour faire vivre le lyrisme amoureux d’Armand le Poête ou les personnages du Jeu de l’amour et du hasard, transposer des poèmes contemporains sous forme de VDM ou de billets SNCF en ligne … : l’art du détournement numérique parait inépuisable ! Voici par exemple la présentation par Laura-Louise sur le site Amazon d’un roman qu’aurait écrit le héros du roman Magnus de Sylvie Germain  :

Laura-Louise Amazon 1 Laura-Louise Amazon 2 Laura-Louise Amazon 3 Laura-Louise Amazon 4

Le travail, à la fois émouvant et amusant, éclaire des caractéristiques et thèmes essentiels du roman hypotexte. Le choix du site est en particulier édifiant : il souligne combien le roman de Sylvie Germain est lui-même un roman sur la littérature, lui-même attentif aux possibles effets de déflagration de la lecture (par exemple le récit de Juan Rulfo Pedro Paramo), lui-même fondé sur une esthétique de la fragmentation, de la polyphonie et de la citation, lui-même travaillé par l’art de la mise en abyme dans laquelle le héros se perd et se trouve à la fois.

 

RÉSEAUX SOCIAUX

« Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu’ils soient libres », conseillait en son temps Jean-Paul Sartre à François Mauriac.  Libres mêmes d’utiliser les réseaux sociaux ? C’est en tout cas le choix souvent opéré par les lycéens d’i-voix pour donner une existence véritable à des personnages de romans, comme pour les aider à passer du virtuel (le livre ? l’Ecole ?) au réel (internet?). Quelques exemples autour du roman Magnus de Sylvie Germain :

Yildiz Hakima Ask

Le site « Ask.fm » permet de répondre en ligne aux questions d’internautes anonymes. Via Yildiz et Hakima, le héros du roman de Sylvie Germain s’y est ouvert un compte ! Tout en amenant les élèves à dresser un portrait particulièrement précis et intéressant, le jeu de rôles montre combien le personnage est ontologiquement enfermé dans son questionnement sur lui-même.

hermine magnus twitter

Le réseau Twitter invite à rédiger des messages de 140 caractères pour partager instants de vie, réflexions, liens … Via Hermine, le  héros du roman de Sylvie Germain s’y est ouvert un compte et ses principaux tweets ont ensuite été rassemblés sur Storify. Le travail mené donne des éclairages sur le parcours initiatique du héros, dans le vif même de son déroulement. Twitter le dévoile en déconstruction-reconstruction de son identité, en l’occurrence aussi numérique comme pour chacun d’entre nous sur la toile. La fragmentation de l’interface souligne combien sa personnalité est elle-même morcelée : « Ma mémoire est vide. Vide de vie, de langues, de magie. Ma mémoire est pleine d’ombres. », « Ce que nous partageons, c’est le présent ! « , « BOUM, un souvenir ! » … L’écriture sur Twitter semble avoir ici l’introspection pour enjeu et l’appel au monde qu’implique le réseau n’obtient pas de réponse : dans l’univers 2.0, Magnus, grâce à Hermine, expose aussi sa solitude.

Ewena Snapchat Magnus 1 Ewena Snapchat Magnus 2 Ewena Snapchat Magnus 3

Ewena Snapchat Magnus 4L’application Snapchat permet de partager des photos qui disparaitront au bout de quelques secondes. Via Ewena, le héros du roman de Sylvie Germain a utilisé son smartphone pour prendre et publier quelques instantanés de son parcours : comme il se doit, les photos se sont effacées ; comme il se peut aussi (la sécurité de l’appli est remise en cause), Ewena a fait des captures d’écran pour nous les livrer … Fake pédagogique, cette mise en scène numérique du personnage via Snapchat s’avère particulièrement saisissante tant elle nous place au coeur de la problématique qui est la sienne : entre traumatismes d’enfance et trous de mémoire, il apprend peu à peu à se souvenir pour se délester de ce qui pèse et retrouver la possibilité de vivre. « Ce qu’ils partagent, c’est le présent, et leurs passés respectifs se décantent en silence, à l’ombre radieuse de ce présent. » (Sylvie Germain). En utilisant ainsi Snapchat, Ewena donne à saisir combien dans le roman la mémoire est assimilée à un palimpseste, qui ici se fait visuel.

Jeux interactifs, nuages de mots, sites web, réseaux sociaux : autant d’architextes qui transforment et/ou enrichissent un regard sur la littérature, autant d' »architextualités » éclairantes ? Pour Stéphane Vial, les techniques, plus que des outils,  sont des structures de la perception, des appareillages qui engendrent un « être-au-monde » particulier. Les activités menées dans le cadre du projet pédagogique i-voix montrent combien le numérique a aussi le pouvoir de faire advenir et de configurer la relation à l’œuvre : pour participer jusque dans l’Ecole à « l’ontophanie » de la littérature elle-même ?

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