Les Savanturiers d’i-voix

Que nous enseigne le projet i-voix sur les mutations actuelles de l’écrit ?

Si l‘humanisme est cette nouvelle relation au savoir et aux hommes qui s’est développé avec le livre, peut-on parler aujourd’hui d’ « humanisme numérique » ?

En quoi le numérique favorise-t-il alors de nouvelles pratiques de lecture et d’écriture ?

Video Une

 

Cliquez  ici pour découvrir la vidéo présentée le 3 juin 2016 au Congrès des Jeunes Chercheurs à Paris.

Les lycéens d’i-voix y explicitent leur problématique, présentent leurs démarches d’investigation, éclairent quelques éléments de réponse à partir de leurs expériences de lecture-écriture numérique.

Cliquez ici pour accéder au projet i-voix.

Il y aura une fois l’humanisme numérique !

Il y aura une fois l’humanisme numérique ? se demandait-on dans un article publié sur ce blog en mars 2016, comme pour se lancer un défi.

Depuis lors, les réalisations des lycéens d’i-voix tendent à démontrer que oui « l’imaginaire est ce qui tend à devenir réel » (André Breton), en particulier celui des élèves, pour peu que le numérique libère leur créativité…

Quelques exemples en guise d’illustration…

Cartographie poétique

Cartogrhie poétique

Les nombreuses créations partagées en ligne par les lycéens d’i-voix ont rendu désirable et possible un voyage en Italie chez les partenaires de l’échange : les élèves se sont sentis invités et autorisés à traverser les écrans et les livres, les frontières et les langues.

Le voyage lui-même s’est métamorphosé en parcours poétique : les élèves se sont inspirés du « il y aura une fois » d’André Breton (Le Revolver à cheveux blancs, Préface) et des collages de Mathilde Roux pour  fixer, par leurs smartphones et la cartographie numérique, leurs fragments de mémoire et d’imaginaire.

Brest, Lyon, les Alpes, Livorno, Pise, Lucques, Florence, San Gimignano, Certaldo Alto, Sienne … : sur la carte, ce sont autant de points (de « punctum » ?), géolocalisés avec précision, d’un itinéraire à travers les lieux qui se donne à lire comme un kaléidoscope de souvenirs, de « choses vues », mais transmuées par l’alchimie du verbe poétique en sensations rêvées, en choses à voir.

Ce qui se fortifie ainsi, par le travail de la langue et de la géolocalisation, c’est aussi un certain rapport à la littérature et au monde : la croyance que chacun a le pouvoir de les habiter et de les réenchanter. Ecrire « Il y aura une fois », tel que le conçoit André Breton et tel que le met en œuvre cette activité de cartographie poétique, c’est dépasser la nostalgie qu’implique le récit de voyage pour faire du merveilleux un projet existentiel. C’est, comme dans un conte de fées, formuler un souhait : que chacun garde de l’aventure pédagogique l’essentiel, à savoir la capacité à inventer sa vie et à conquérir le monde.

  A cette invitation implicite, voilà, comme en écho sur la carte, la réponse d’Ewena :

« Il y aura une fois la rade de Brest, des aventuriers, une classe de futurs écrivains. »

 

Pour explorer les productions des élèves :

 

Vidéotirades

solen lionValentine mercure

Les lycéens d’i-voix ont étudié le drame Lorenzaccio d’Alfred de Musset dont l’action se situe à Florence en 1537.  Ils l’ont fait revivre en ligne par des productions créatives et personnelles. S’inspirant d’une anecdote historique (Lorenzo de Médicis avait décapité les statues de l’arc de Constantin à Rome), chacun a aussi écrit sur le blog un article singulier  pour relier le personnage de la pièce et une sculpture de la Renaissance vue à Florence.

Étapes de travail : lecture de la pièce ; choix d’une sculpture avant le voyage à partir de photographies en ligne ; analyse d’extraits de la pièce pour faire émerger la « parlure » du personnage, ses failles, ses rêves, ses valeurs ; prise de photos et de notes via smartphones à Florence ; recherches documentaires en ligne sur la sculpture choisie ; mise en évidence de ses liens apparents avec l’art de la Renaissance ; écriture d’une tirade que le héros adresse à la statue pour lui signifier s’il va ou non la décapiter ; enregistrement audio de cette tirade ; montage audiovisuel sur tablettes numériques via l’application iMovie ; publication sur le blog de l’article avec ses différentes strates, y compris la géolocalisation exacte de la statue.

Les productions sont souvent riches et belles. Quelques exemples :

David de Verrocchio : Vidéotirade par Kathleen

Le Lion de Flaminio Vacca : Vidéotirade par Solen

Persée de Cellini : Vidéotirade par Lalou

David de Michel-Ange : Vidéotirade par Laura-Louise

Mercure de Giambologna : Vidéotirade par Valentine

Sur le blog i-voix : la catégorie « Décapitations »

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Que nous apprend une telle activité ?

Assurément que lire, plus que jamais, c’est lier : le travail mené conduit à décloisonner les disciplines et les arts (français / histoire de l’art, littérature / sculpture), à agréger les formes, les supports, les langages (texte, photos, son, vidéo, cartes…), à connecter les approches, les tâches, les gestes d’apprentissage pour exercer multiplement et conjointement son intelligence (lire-voyager-regarder-photographier-rechercher-analyser-écrire-créer-dire-monter-publier).

Assurément aussi que connaître, plus que jamais, c’est naître avec : le travail mené favorise la proximité avec les œuvres abordées, le contact direct, intime même quand il s’agit de s’identifier au personnage en lui inventant de nouveaux mots et en lui prêtant sa voix. En témoignent les selfies réalisés par plusieurs élèves auprès de la sculpture choisie… Au bout de cette immersion, de cette « innutrition » aurait dit l’humaniste Rabelais, une compréhension plus fine, plus sensible, plus juste peut-être, d’œuvres de marbre et de papier que le numérique aura réanimées.

 

Architextualités

A travers le projet i-voix, les lycéens réalisent des articles variés autour des œuvres lues. Ces productions sont contraintes par l’architexte, par le programme informatique du site ou du logiciel utilisé qui régit l’écriture et modélise l’édition. Il y a d’ailleurs à chaque fois une nécessaire appropriation de l’interface pour en saisir les règles particulières et pouvoir créativement jouer avec elles.

En voici quelques exemples significatifs.

JEUX INTERACTIFS

Des élèves utilisent régulièrement le site Learning Apps pour produire des jeux interactifs autour des œuvres parcourues. Par exemple, des phrases poétiques incomplètes : plusieurs propositions sont livrées à l’internaute qui choisit celle qui lui semble la meilleure et peut confronter sa réponse au texte véritable de l’auteur.

Yildiz Jeu ChecchettoYildiz Jeu Checchetto 2

 

 

 

 

 

 

 

Cliquer ici pour participer au jeu de Yildiz dans sa version dynamique et interactive.

Transmutation numérique intéressante : la poésie contemporaine se fait ici ludique et le texte est entièrement livré au « lector in fabula » cher à Umberto Eco. Les choix multiples proposés par l’élève font bel et bien sens : ce sont des choix tout à la fois créatifs et interprétatifs. La poésie elle-même est désignée comme une aventure du langage, malléable, polysémique, à laquelle le lecteur, plus que dans tout autre genre littéraire, est invité à participer.

 

NUAGES DE MOTS

Les élèves aiment aussi rendre compte de leurs lectures par la création de nuages de mots sur les sites Tagxedo, Wordle ou Tagul.

Par exemple, ce relevé de champ lexical par Kathleen dans un recueil entier de Rémi Checchetto :

Kathleen Nuage ChecchettoOu encore, cette analyse de personnage par Lalou autour du roman Magnus de Sylvie Germain :

Lalou Nuage Magnus

Ces nuages de mots ressemblent à des calligrammes numériques : il s’agit de formes-sens, qui donnent à voir et à comprendre. Ainsi le chaos de mots prenant l’apparence d’un ourson met remarquablement en évidence la « crypte » du héros du roman,  hanté par des questions d’identité et de mémoire, happé dans un passage précis par une « procession de vocables » où il cherche lui-même son propre nom, en vain.   Ces nuages montrent combien de nouveaux outils d’écriture permettent d’éclairer les caractéristiques  d’une œuvre, d’un texte ou d’un personnage. Ils témoignent aussi de la dimension particulièrement visuelle de l’écrit dans l’ère numérique. Ce qu’illustre cette réflexion, fort pongienne, de Garance autour du site de Collages de Mathilde Roux :

« Je crois que les poèmes de M. ROUX nous amènent à avoir un autre regard sur les mots et leurs sens. Elle ne nous fait pas seulement lire les mots mais elle nous fait les imaginer dans un environnement. Elle nous influence presque à penser les mots comme ils devraient être et non pas comme ils sont. Cela apporte une touche de beauté à ses poèmes. Finalement on y voit presque plus du sens. » (Source)

 

SITES INTERNET

Parodier le site de voyage Trip Advisor pour explorer les différents lieux d’habitation de l’héroïne d’un roman de Maryse Condé ou juger le paradis à la lumière tout à la fois de David Bowie et d’un recueil de Dominique Sampiero, hacker le site de rencontres Meetic pour faire vivre le lyrisme amoureux d’Armand le Poête ou les personnages du Jeu de l’amour et du hasard, transposer des poèmes contemporains sous forme de VDM ou de billets SNCF en ligne … : l’art du détournement numérique parait inépuisable ! Voici par exemple la présentation par Laura-Louise sur le site Amazon d’un roman qu’aurait écrit le héros du roman Magnus de Sylvie Germain  :

Laura-Louise Amazon 1 Laura-Louise Amazon 2 Laura-Louise Amazon 3 Laura-Louise Amazon 4

Le travail, à la fois émouvant et amusant, éclaire des caractéristiques et thèmes essentiels du roman hypotexte. Le choix du site est en particulier édifiant : il souligne combien le roman de Sylvie Germain est lui-même un roman sur la littérature, lui-même attentif aux possibles effets de déflagration de la lecture (par exemple le récit de Juan Rulfo Pedro Paramo), lui-même fondé sur une esthétique de la fragmentation, de la polyphonie et de la citation, lui-même travaillé par l’art de la mise en abyme dans laquelle le héros se perd et se trouve à la fois.

 

RÉSEAUX SOCIAUX

« Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu’ils soient libres », conseillait en son temps Jean-Paul Sartre à François Mauriac.  Libres mêmes d’utiliser les réseaux sociaux ? C’est en tout cas le choix souvent opéré par les lycéens d’i-voix pour donner une existence véritable à des personnages de romans, comme pour les aider à passer du virtuel (le livre ? l’Ecole ?) au réel (internet?). Quelques exemples autour du roman Magnus de Sylvie Germain :

Yildiz Hakima Ask

Le site « Ask.fm » permet de répondre en ligne aux questions d’internautes anonymes. Via Yildiz et Hakima, le héros du roman de Sylvie Germain s’y est ouvert un compte ! Tout en amenant les élèves à dresser un portrait particulièrement précis et intéressant, le jeu de rôles montre combien le personnage est ontologiquement enfermé dans son questionnement sur lui-même.

hermine magnus twitter

Le réseau Twitter invite à rédiger des messages de 140 caractères pour partager instants de vie, réflexions, liens … Via Hermine, le  héros du roman de Sylvie Germain s’y est ouvert un compte et ses principaux tweets ont ensuite été rassemblés sur Storify. Le travail mené donne des éclairages sur le parcours initiatique du héros, dans le vif même de son déroulement. Twitter le dévoile en déconstruction-reconstruction de son identité, en l’occurrence aussi numérique comme pour chacun d’entre nous sur la toile. La fragmentation de l’interface souligne combien sa personnalité est elle-même morcelée : « Ma mémoire est vide. Vide de vie, de langues, de magie. Ma mémoire est pleine d’ombres. », « Ce que nous partageons, c’est le présent ! « , « BOUM, un souvenir ! » … L’écriture sur Twitter semble avoir ici l’introspection pour enjeu et l’appel au monde qu’implique le réseau n’obtient pas de réponse : dans l’univers 2.0, Magnus, grâce à Hermine, expose aussi sa solitude.

Ewena Snapchat Magnus 1 Ewena Snapchat Magnus 2 Ewena Snapchat Magnus 3

Ewena Snapchat Magnus 4L’application Snapchat permet de partager des photos qui disparaitront au bout de quelques secondes. Via Ewena, le héros du roman de Sylvie Germain a utilisé son smartphone pour prendre et publier quelques instantanés de son parcours : comme il se doit, les photos se sont effacées ; comme il se peut aussi (la sécurité de l’appli est remise en cause), Ewena a fait des captures d’écran pour nous les livrer … Fake pédagogique, cette mise en scène numérique du personnage via Snapchat s’avère particulièrement saisissante tant elle nous place au coeur de la problématique qui est la sienne : entre traumatismes d’enfance et trous de mémoire, il apprend peu à peu à se souvenir pour se délester de ce qui pèse et retrouver la possibilité de vivre. « Ce qu’ils partagent, c’est le présent, et leurs passés respectifs se décantent en silence, à l’ombre radieuse de ce présent. » (Sylvie Germain). En utilisant ainsi Snapchat, Ewena donne à saisir combien dans le roman la mémoire est assimilée à un palimpseste, qui ici se fait visuel.

Jeux interactifs, nuages de mots, sites web, réseaux sociaux : autant d’architextes qui transforment et/ou enrichissent un regard sur la littérature, autant d' »architextualités » éclairantes ? Pour Stéphane Vial, les techniques, plus que des outils,  sont des structures de la perception, des appareillages qui engendrent un « être-au-monde » particulier. Les activités menées dans le cadre du projet pédagogique i-voix montrent combien le numérique a aussi le pouvoir de faire advenir et de configurer la relation à l’œuvre : pour participer jusque dans l’Ecole à « l’ontophanie » de la littérature elle-même ?

Il y aura une fois l’humanisme numérique ?

« L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel. »

« Si [le poète] osait s’aventurer, seul ou presque, sur les terres foudroyées du hasard ? Si l’esprit désembrumé de ces contes, qui, enfants, faisaient nos délices, tout en commençant dans nos cœurs à creuser la déception, cet homme se risquait à arracher sa proie de mystère au passé ? Si ce poète voulait lui-même pénétrer dans l’Antre ? S’il était, lui, vraiment résolu à n’ouvrir la bouche que pour dire : « Il y aura une fois … » ?

(ANDRE BRETON, 1932)

Du 12 au 20 mars 2016, les littéraires du lycée de l’Iroise ont voyagé en Italie chez leurs correspondants du projet eTwinning i-voix. Séjournant en familles, à Livourne, ils ont resserré les liens que depuis des mois ils ont virtuellement créés par des activités numériques, créatives et collaboratives, de lecture et d’écriture. Durant le séjour, ils ont en particulier participé à la réalisation commune d’une émission de télévision pour la chaîne Sky. Au programme aussi, une découverte enchantée des splendeurs de la Toscane : Livourne, Pise, Lucques, Florence, Certaldo Alto, San Gimignano, Sienne. Le parcours a été mené sur les pas de figures marquantes de la Renaissance : écrivains (Dante, Pétrarque, Boccace …), peintres et sculpteurs (Michel-Ange, Donatello, Cellini …), personnages littéraires (Lorenzaccio, héros de la pièce de Musset)…

Toutes ces rencontres culturelles, préparées par des lectures variées, sont enrichies par des créations originales en ligne, réalisées avant, pendant et après le séjour. Ces productions ont nourri l’imaginaire du voyage et permis sa réalisation. Elles sont appelées à le faire résonner encore plus en chacun. Elles redonnent vie à cette Renaissance dont la Toscane fut un berceau. Elles montrent combien de la culture du livre à la civilisation de l’écran un humanisme numérique est désormais notre horizon possible : « Il y aura une fois … »

En voici quelques exemples :

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  • IL Y AURA NUMÉRIQUEMENT LE ROMAN

Les élèves ont lu des romans historiques autour de la Renaissance. Ils les ont fait (re) vivre en tweetant l’aventure du héros pour éclairer son regard sur l’humanisme en train de naître. Ils ont parcouru certains de ces lieux jusque là rêvés ou se sont retrouvés face aux oeuvres évoquées dans ces livres.

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  • IL Y AURA NUMÉRIQUEMENT LE THÉÂTRE

Les élèves étudient le drame Lorenzaccio d’Alfred de Musset dont l’action se situe à Florence en 1537.  Ils ont numériquement créé de faux documents pour donner plus de réalité à l’histoire : avis de décès, échanges SMS entre les personnages, page Facebook d’Alexandre de Medicis, articles de presse d’époque, posts sur le site VDM … S’inspirant d’une anecdote historique, chacun va écrire et enregistrer une tirade de Lorenzo de Medicis s’adressant à une sculpture de Florence pour expliquer pourquoi il va la décapiter ou pas …

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  • IL Y AURA NUMÉRIQUEMENT LA POESIE

Les élèves parcourent un site poétique de Mathilde Roux constitué de « collages » de cartes et fragments poétiques. Inspirés par cette démarche, à la lumière de textes d’Arthur Rimbaud et d’André Breton, ils s’apprêtent à leur tour à réaliser la cartographie poétique et numérique de leur voyage. Une série de « Il y aura une fois » le fixera tout à la fois dans la mémoire et l’imaginaire pour fortifier la capacité à conquérir le monde.

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A suivre sur le blog i-voix

Échanges réflexifs avec Milad Doueihi

Le lundi 7 mars, les lycéens d’i-voix ont eu l’honneur d’échanger en visioconférence avec Milad Doueihi, auteur de Pour un humanisme numérique, professeur à l’université de Paris-Sorbonne.

Les lycéens d’i-voix ont ainsi mené une réflexion sur leurs propres pratiques. Le projet i-voix est en effet un projet pédagogique qui tente de relier la culture du livre et la culture de l’écran : il explore à sa façon les voies possibles pour inventer à l’Ecole un humanisme numérique. 

Quelles leçons tirer de l’expérience i-voix ?

Que nous enseigne i-voix sur les mutations en cours ?

Sur un pad, espace d’écriture collaborative en ligne, les lycéens d’i-voix ont noté et partagé leurs réflexions, avant de les présenter à Milad Doueihi lui-même…

Pad Milad

A lire sur le blog i-voix :

l’essentiel de ces analyses partagées …

En quoi le numérique change-t-il nos façons de lire ?

En quoi le numérique change-t-il nos façons d’écrire ?

En quoi le numérique change-t-il notre rapport au savoir ?

En quoi le numérique change-t-il notre rapport à la littérature et à l’art ?

En quoi le numérique change-t-il notre rapport à l’espace ?

En quoi le numérique change-t-il notre rapport au temps ?

En quoi le numérique change-t-il notre rapport aux autres ?

En quoi le numérique change-t-il le rapport à soi ?

En quoi le numérique change-t-il la pédagogie ?

En quoi ces mutations sont-elles intéressantes ?

Des questions pour Milad Doueihi ?

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A parcourir :

le storify des échanges rapportés via Twitter

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Écrire sur / écrire entre

rabelais thelème » Ils étaient tant noblement instruits qu’il n’y avait parmi eux personne qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments harmonieux, parler cinq à six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu’en prose. »

Ainsi François Rabelais, en 1534, rêvait-il d’une éducation idéale dans son utopie de l’abbaye de Thélème.  C’est que l’humanisme valorise une relation directe, active et créative, au texte et à la langue. Et ce, contre la culture du commentaire propre à la scolastique médiévale, contre un modèle éducatif qui préfère à l’esprit d’invention de « continues et sublimes récapitulations » (Umberto Eco, Le Nom de la Rose).

Ainsi faut-il encore rêver l’École de 2016 ? C’est que l’humanisme numérique ouvre des possibilités nouvelles pour prendre au mot les théories de la réception qui depuis les années 1970 considèrent le lecteur comme le co-auteur du texte lu, « œuvre ouverte » pour reprendre encore les mots d’Umberto Eco. Et ce, contre la culture du commentaire propre à l’enseignement des lettres, qui fait de l’enseignant un expert en interprétation, qui invite l’élève à l’imitation (le « commentaire » à l’écrit du « bac de français »), voire au psittacisme (la « lecture analytique » à l’oral).

Et si, avec le numérique, le texte cessait précisément d’être clos sur lui-même ? Et si le lecteur pouvait à sa guise s’y immiscer ? Et s’il était invité désormais, non plus à écrire sur, mais à écrire entre ?

1-Ecrire entre les textes

Les lycéens d’i-voix goutent volontiers aux plaisirs de l’intertextualité. Pour apprécier la singularité d’une oeuvre, pour l’éclairer de ses ressemblances et de ses dissemblances, ils mettent en relation texte et autre texte, texte et image, texte et vidéo, texte et page internet …

Valentine Cedric Le Penven(Cédric Le Penven – Francis Bacon par Valentine)

Dès lors, souvent, c’est le texte de l’élève lui-même qui se fait écho, qui entre en correspondance. Et le texte de l’auteur se donne d’emblée comme une relation : il est apprécié avant tout pour son pouvoir de vibration chez le lecteur.

Mathilde lettre Giovannoni

« Cher entre le sol,

je t’ai lu relu et encore et encore. Il me semble que tu parles d’amour ou de solitude je ne sais pas trop. J’essaie de voyager entre tes mots mais je ne trouve pas de signification exacte. Mon mot préféré que tu dis est « espace » : tu dis qu’on ne peut pas le toucher. Moi je pense qu’on le peut si on veut si on arrive seulement à le ressentir. Que veux- tu dire quand tu dis qu’il faut « toujours traduire la pesanteur » ? Est-ce une manière savante de dire qu’il faut parfois ne pas entendre les mots trop lourds? 

Ecris-moi vite de tes mots savants une réponse aérienne. 

Je te lirai encore.

Signé : une étoile en reflexion »

(Mathilde – Lettre à un poème de Jean-Louis Giovannoni)

2- Écrire de l’intérieur du texte

De nombreuses manipulations textuelles sont facilitées par la machine. Insérer, déplacer, remplacer, couper, copier, coller, transformer… : autant de nouveaux gestes qui permettent à l’élève de s’approprier un texte, un style, un phrasé, pour enrichir ses compétences d’écriture et sa vision du monde. On trouvera sur le blog i-voix de nombreux exemples d’articles par lesquels l’élève habite autrement, et créativement, l’œuvre lue : dilatations, contractions, centons, transformations, fulgurations, substitutions …

Guillaume Contraction Cambau(Contraction – Laure Cambau par Guillaume)

Valentine Dilatation(Dilatation – Jean-Louis-Giovannoni par Valentine)

 

Et en guise de récompense, la voix de l’auteur et la voix de l’élève qui s’entrecroisent dans un nouvel arbre de la connaissance :

Garance Labyrinthe Giovannoni« J’ai décidé de faire un labyrinthe poétique car je trouve que c’est une bonne idée de mélanger des extraits de poèmes Issue de retour de Jean-Louis Giovannoni ainsi que des créations personnelles. « 

(Jean-Louis Giovannoni, par Garance)

Et, bonheur suprême, l’élève qui s’autorise : qui s’accorde la dignité d’auteur …

« On pouvait le voir marcher à travers les histoires, l’enfant de coton. On pouvait l’entendre chanter le soir, l’enfant de l’amour. On pouvait le croiser à l’ombre d’un mur, l’enfant qui tenait en laisse un petit nuage. On pouvait cueillir son rire, l’enfant cajoleur. On pouvait le sentir survoler les chairs, l’enfant de poussière.

   Toujours en pyjama car il était un peu fainéant, il n’aimait pas se presser et préférait rêver de ce qu’il y a derrière le mur. Ce mur si grand. Si haut. Si beau. Si majestueux qu’il était sans cesse gardé et qu’on ne pouvait s’en approcher. Mais quel secret pouvait-il garder ? L’enfant se demandait, ses yeux-fenêtres rivés sur la limite entre la pierre et le ciel. Un petit horizon immobile. Dissimulant tout des oiseaux du possible.

(…)

Et il s’inventait et découvrait cette nouvelle vie. Une vie différente dans laquelle il était le berger des nuages. Il s’allongeait alors sous la poussière et rêvait de voir plus haut, pus haut que les flammes et, ainsi, d’être aussi libre que les nuages moutonneux.

(…)

Un nuage. Qui s’est envolé. L’enfant de coton, l’enfant qui tenait en laisse un petit nuage, l’enfant cajoleur, l’enfant de poussière réalise son rêve, libre comme l’air, enfin de poussière, l’enfant s’élève au-dessus d’Auschwitz. A son tour, il vole et danse et valse et virevolte au-dessus des âmes trop lourdes encore pour partir avec lui. Il passe et contemple l’horreur des feux d’Auschwitz. Il s’en va et laisse sans regret un monde de supplice, de suppliciés. L’enfant voyage maintenant avec la fumée noire et il s’élève au-dessus du mur, plus haut que les flammes et au-delà des rêves de nuages.

Il est libre, l’enfant d’Auschwitz. »

(Extraits d’un récit de Kathleen inspiré de vers de Louise Dupré)

En guise de conclusion-hypothèse :

Le rêve de Rabelais serait-il plus que réalisé ? Si le livre a diffusé la lecture, le numérique ne serait-il pas en train de libérer l’écriture ?  pour aider l’élève, enfin, à mieux construire sa relation au monde ?

 

 

Le projet i-voix

De la culture du livre

à la civilisation numérique ?

La liseuse Fragonard Smartphone

PRÉSENTATION DU PROJET

Au lycée de l’Iroise à Brest, des lycéens de 1ère L, en partenariat eTwinning avec des lycéens italiens apprenant le français à Livourne, mènent activement le projet i-voix.

Affiche i-voix.net moyenne

L’espace de travail principal est un blog, atelier permanent de lecture et d’écriture : au fil des différents objets d’étude, autour des œuvres successivement abordées en lecture analytique ou cursive, des propositions variées d’articles sont données aux élèves qui y butinent à leur gré et inventent leurs propres modalités d’écriture pour rendre compte, de façon active et sensible, de leur parcours annuel en littérature. Le projet se décline aussi sur d’autres espaces de publication en ligne : réseaux sociaux, pads, cartographie, livres numériques … Une heure hebdomadaire est spécifiquement consacrée au projet, mais les élèves y travaillent aussi hors les murs de la classe et les grilles du temps scolaire.

Bilan de 7 années et demie d’existence : plus de 20 000 articles publiés en ligne par les élèves et plus d’1 million de visiteurs !

Lagarde-Tablette

QUESTIONNEMENTS

La dynamique du projet i-voix interroge :

  • comment transmettre la culture du livre (et la littérature, qui lui est consubstantielle) aux générations nouvelles qui vivent dans la culture de l’écran ?
  • en quoi le numérique transforme-t-il notre façon de lire et d’écrire ?
  • en quoi le numérique invente-t-il une textualité nouvelle, susceptible de susciter de nouvelles formes scolaires ?
  • en quoi internet constitue-t-il une nouvelle façon de partager le monde et de construire sa relation aux autres ?
  • le numérique ne conduit-il pas à dépasser la culture de la glose (liée à la culture du livre) ?
  • si le livre en son temps a diffusé la lecture, ne peut-on pas considérer que le numérique à son tour démocratise l’écriture ?
  • si l’humanisme en son temps a conduit à repenser l’éducation (que l’on songe à Rabelais ou Montaigne), le numérique ne nous amène-t-il pas lui aussi à revitaliser nos pratiques pédagogiques ?

Autant de questions pour explorer avec les lycéens d’i-voix un nouvel humanisme, un « humanisme numérique », pour reprendre les mots de Milad Doueihi…